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Le Soupir de l'immortel, éditions Héloïse d'Ormesson, 637 pages.

Voici un roman étonnant dans le paysage romanesque français ! Tout lecteur post-pubère reconnaîtra l'intertexte du Meilleur des mondes d'A. Huxley. Et les lecteurs de science-fiction se rappelleront les œuvres de P. K. Dick.  Mais ce roman est aussi un roman politique écrit par un esprit fin connaissant les arcanes du Sénat et enseignant à sciences po.

D'où cette dystopie sur les méfaits de l'ultralibéralisme et les dérives du transhumanisme très critique et très drôle. Avec une verve rabelaisienne, un comique verbal peu courant dans la prose française d'aujourd'hui, souvent racinienne,  Antoine Bueno jongle avec les néologismes, les calembours et déploie sa fiction sur terre, mais aussi dans l'espace, au temps des entités domotiques, des couveuses d'êtres humains bigenrés et de la "trithérapie contre la mort".

J'ai lu ce roman en lisant Un roman français de F. Beigbeder et j'y ai retrouvé des similitudes : histoire de la France des années 60-70 chez Beigbeder, et histoire d'une France reconfigurée dans un futur proche ; satire de la famille et de ses rites sclérosés.

Chez Antoine Bueno, on a le récit d'une campagne électorale en même temps que les portraits du clan Karl Carnap en lutte contre le clan Antoine Proudhon, tous décalés.

Ce qui m'a le plus intéressée dans ce roman d'anticipation, c'est la réflexion de l'auteur sur la problématique des subcultures. De fait, l'univers du jeu vidéo par exemple, sert de mise en abyme à cette société "holographique". La réalité virtuelle permet aussi d'interroger les questions du genre et de la sexualité. 

Les personnages sont hermaphrodites et se livrent à des ébats polymorphes dans un cadre sacralisé ou plutôt désacralisé par Antoine Bueno.

Dans ce récit, il cisèle son intrigue avec une approche d'ethnologue car il montre les conséquences d'une société du "numerus clausus" où seuls les riches peuvent adopter un véritable enfant. Il montre également l'émergence des nouvelles spiritualtés dans une société normalisée, mettant en scène l'errance de John Stuart-Minh, l'un des fils " Bêta" de Karl Carnap. Ainsi ce dernier découvre-t-il "l'école néo-platonicienne de la réconciliation cosmogonique", une "jeune secte... comparée à celle, plus récente, des néo pythagoriciens de la Révélation numérique".

Ces subcultures qui sont mises en perspective dans Le Soupir de l'Immortel sont des champs d'expérimentation à la fois esthétiques ( On pense au LieuduTout, la "synthèse des acquis archisturaux de l'humanité", hommage à Carroll et Borges), sociales (cellule famiale recomposée autour de la notion de l'adoption d'un(e) pupille et de la "vitriparité"), scientifiques ( techniques de jouvence), sexuelles ( bisexualité et retour à l'Eden), religieuses ( la communion se fait par "synapses bucco-génitales"), esthétiques ( la musique omniprésente dont le rap).

Le lecteur-philosophe est confronté à une anthropologie des temps présents et des futurs vraisemblables. 

Et si les idées se propageaient comme les virus ? Antoine Bueno nous demande le pourquoi et le comment.

Sans doute nous dit-il d'aller à l'essentiel, de lire entre les lignes : le monde a changé, s'est fluidifié. L'important est d'en rire et de réfléchir, pour ne pas en avoir peur.

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