phenix-n59-graham-masterton-et-frederic-livyns-300x300"Comment faut-il agir lorsque l'irrationnel surgit? Nous sommes conditionnés à croire en une certaine forme du réel, et nous nous trouvons démunis dès lors que celle-ci est égratignée. Dépasser les frontières admises de notre univers commun expose à la folie, en tout cas à la marginalité".

 

Cette citation tirée de "L'archiviste" d'Emmanuel Delporte, parmi les nouvelles inédites, à la fin de la revue mythique de l'imaginaire, PHENIX, pourrait servir de liminaire à la poétique des auteurs réunis ici, à commencer par le plus célèbre d'entre eux: le pape de l'horreur écossais Graham Masterton, né en 1946.

Comme l'explique l'écrivain belge et auteur lui-même de plusieurs romans et nouvelles récompensées par le prix Masterton, Frédéric Livyns: " Graham Masterton exploite un vivier inépuisablede légendes et de mythes pour le mettre au service des ses récits".

La culture de Masterton lui sert non seulement à composer des intrigues complexes mais à interroger le sens de l'histoire ou des pulsions humaines.

Le registre de la terreur peut servir dans cette optique, à déconnecter notre conscience analytique.

Comme cherchent à le prouver actuellement les scientifiques, neurologues et biologistes, la conscience n'est pas contenue dans le cerveau tel un cornichon dans un bocal. Selon le docteur Charbonier, anesthésiste, s'intéressant aux EMI, la conscience serait même extraneuronale et permettrait d'avoir accès à des perceptions temporelles, à des individus décédés... et pourquoi pas à un insconscient collectif parfois chargé, très chargé ...

Les nouvelles publiées dans ce numéro 59 en témoignent. "La Symphonie roumaine" de Frédéric Livyns joue avec les nerfs de son lecteur mais aussi avec sa raison, lui montrant que la notion de temps est une illusion cognitive. L'expérience de la journaliste Cathy séquestrée par un "vampire de littérature" ressemble à celle des mystiques détournée en conte néo gothique.

Chaque écrivain retenu par Marc Bailly et Denis Labbé incarne à sa manière un "archiviste du royaume des morts". Les auteurs français ne font pas exception à cette règle.  Même la nouvelle de Pierre Brulhet, intitulée "Le Survivant", la plus lisse à première lecture, déploie un paradigme de la conscience intuitive extraneuronale. Dans une atmosphère de "pulp", délicieusement rétro, le lecteur se retrouve très vite face à une énigme, "un homme-tronc", et ne comprend pas en quoi celui-ci peut être un "monstre". Sa raison c'est-à-dire sa conscience analytique aurait tendance à édulcorer les faits et à compatir face à ce personnage. Quid d'un handicapé?  L'horreur réside dans le dévoilement de l'illusion cognitive: l'homme-tronc souffre de cannibalisme... Lors d'un accident, cet homme a perdu son humanité, au point de s'attaquer à sa propre chair.

Comment peut-on perdre son humanité ?

Sophie Dabat en donne son interprétation magistrale dans "Papa, maman, l'inceste et moi". Une fugue des ténèbres sur les thèmes entrelacés du mal et de la "putréfaction". En écho à cette voix féminine, Jess Kaan nous livre sa vision très personnelle de la possession, dans "Magic Queen of Depression", avec Alexis, un jeune paumé, dont les mains couvertes de stigmates, rappellent l'assassin Harry Powell dans le film, "La nuit du chasseur"(1955) de Charles Laughton. Tous les protagonistes de ces récits se révèlent possédés par des forces qui les dépassent et les poussent à agir contre toute morale.

Avec un humour grinçant, Gulzar Joby, dans "Underground"nous donne un aperçu d'un futur féodal et sectaire, dominé par "la lubie de la rédemption".

En somme, on peut dire qu'après treize ans de silence, les collaborateurs de la revue PHENIX nous montrent surtout selon une formule moins connue d'Einstein, qu'innover c'est penser à côté.